Venezia était dernier au classement, avec zéro point, six défaites en six matchs et un entraîneur changé quelques jours plus tôt : Stroppa part après le 3-1 de Bergame, Davide Nicola arrive, et, selon la presse de la veille, il débutait justement contre le Napoli. Le Napoli arrivait de la défaite de Villarreal et d’une phrase d’Allegri qui ressemblait à un programme : il faut « mieux gérer le ballon à certains moments du match ».
Sur le papier, il y avait un favori évident. À la fin, Venezia a gagné, 1-0, et a pris ses trois premiers points de la saison. Le but, c’est Adams qui l’a marqué à la 48e, sur un long ballon. Pendant tout le reste du match, le Napoli a eu le ballon, la surface adverse, un penalty et vingt-neuf tirs. Il n’a pas marqué.
Dans l’avant-match, nous avions écrit que le match pouvait basculer à un moment précis, après le premier but, et que Venezia, en six matchs, n’avait jamais défendu un avantage. Cette fois, il l’a défendu, pendant quarante-six minutes. Essayons de comprendre comment, en partant de la question qui clôturait l’avant-match : quel Venezia allait-on voir ?
Quel Venezia ?
Dans l’avant-match, nous avions décrit deux Venezia. Celui de Lecce, Frosinone et Fiorentina, qui monte presser les adversaires dès leur surface. Et celui de Milan, Lazio et Atalanta, qui attend plus bas. Pour mesurer la différence, nous utilisons le PPDA, qui compte combien de passes on laisse faire à l’adversaire avant d’intervenir : plus le chiffre est bas, plus l’équipe presse. Le premier Venezia se situait entre 7 et 8, le second entre 13 et 17.
Contre le Napoli, le PPDA a été de 35,5 : plus du double, même par rapport au plus prudent des deux. On n’a vu ni le premier Venezia ni le second. On en a vu un troisième, qui a laissé le ballon au Napoli et s’est fermé devant sa propre surface.
On le comprend aussi grâce à un autre chiffre. Prenez la moitié des actions défensives de Venezia, c’est-à-dire tacles, interceptions, récupérations et dégagements, et regardez à quelle distance de son but elles ont lieu. Dans les six autres matchs, la réponse était entre 27 et 39 mètres. Contre le Napoli, c’est 17 mètres : pratiquement sur la limite de la surface de réparation. Et c’était déjà ainsi en première période, quand le score était encore de 0-0.
Quand Venezia avait le ballon, il n’essayait pas de le jouer. Le gardien Stanković a joué long 32 fois sur 44, et seulement dans 10 cas le ballon est arrivé à un coéquipier.
Pourquoi ? Les données ne le disent pas. Cela peut être le nouvel entraîneur, cela peut être le Napoli, car quand l’adversaire a 70 % des passes presque toutes les équipes se replient, cela peut être le score. La première période, sur 0-0, dit que le score seul ne suffit pas ; les deux autres explications restent ouvertes.
En direct, dans l’avant-match, nous avions écrit de regarder les deux attaquants de Venezia quand le Napoli construisait : s’ils pressent les trois centraux, c’est le Venezia de Lecce, s’ils attendent au milieu, c’est celui de Milan et Atalanta. Ici, ils ne faisaient ni l’un ni l’autre : ils restaient hauts, mais ne montaient pas presser.
Le tableau tactique, avec les vraies positions
Dans l’avant-match, nous avions dessiné un tableau tactique avec trois points de contact. Voici le même tableau, mais avec les vraies positions des joueurs en première période, quand les mêmes onze joueurs étaient sur le terrain et que le score était de 0-0. Chaque cercle est un joueur, avec son numéro de maillot, et se place là où il a touché le plus souvent le ballon ou est intervenu. Le Napoli, en bleu ciel, attaque vers le haut. Venezia, en jaune, est dessiné tourné dans l’autre sens, pour que les deux équipes se regardent en face.
Regardez-le d’en haut, un morceau à la fois.
À gauche, en haut, deux cercles l’un au-dessus de l’autre. Le jaune avec le 18 est Hainaut, le bleu ciel avec le 37 est Spinazzola : les deux pistons, le duel que, dans l’avant-match, nous avions indiqué comme le premier à regarder. Ils ont touché le ballon au même endroit, à un demi-mètre l’un de l’autre, pratiquement épaule contre épaule pendant toute la période. Nous avions écrit que si Spinazzola montait, il laisserait de l’espace à Hainaut. C’est le contraire qui s’est produit : Spinazzola est monté, Hainaut ne l’a pas lâché d’un pas et n’a jamais eu cet espace, parce qu’il passait le match à défendre. Il a effectué plus d’actions défensives que n’importe quel coéquipier et à peine trois centres, dans une saison où il en faisait presque six par match.
Au centre, en bas, les trois cercles au contour blanc. Ce sont les trois centraux du Napoli : Badiashile (5), Beukema (31) et Rrahmani (13). Ils font partie des joueurs qui touchent le plus de ballons : 293 fois à trois. Et presque personne ne les gêne : dans 8 cas, moins d’une fois sur trente, un adversaire est intervenu en quelques secondes, contre une fois sur dix pour leurs coéquipiers. Pour être clairs, nous comptons comme « gêné » un ballon suivi d’un tacle, d’une interception, d’une récupération, d’un dégagement ou d’une faute de l’adversaire dans les 6 secondes et à 10 mètres. Le Napoli avait toujours un homme libre d’où faire partir le jeu, comme nous l’avions prévu : en défense, trois contre deux. Mais le trouver n’a pas suffi.
À côté des centraux, deux cercles jaunes au contour en pointillés. Ce sont Adams (45) et Yeboah (10), les attaquants de Venezia. Ils touchent le ballon à la hauteur des défenseurs du Napoli, mais ne les pressent pas : ils les regardent. Ils sont hauts, et immobiles. Plutôt que pour voler le ballon, ils semblent être là pour recevoir un long ballon.
Au milieu, les cercles se mélangent. Le 19 jaune, Sohm, est à quelques mètres des Napolitains 68 et 6, Lobotka et Gilmour. Sur le papier, Venezia avait trois hommes contre deux, avec Bašić et Kike Pérez, et le tableau tactique de l’avant-match en faisait un point fort. Sur le terrain, cela ne s’est traduit par rien : le centre a été la zone où le Napoli a été le moins gêné, et jusqu’au but il a eu deux tiers des passes.
Dans l’ensemble, le Napoli a été gêné sur un ballon sur treize, soit un peu plus de la moitié par rapport à Villarreal. C’est la photographie d’un match où une équipe voulait le ballon et l’autre non.
La minute du mur
La première période a une minute qui raconte tout le match en petit. À la 28e, Gilmour tire un corner. Badiashile (5) tire, Sohm (19) repousse. Rrahmani (13) retente sa chance, et cette fois c’est Haps (5) qui repousse, à quelques mètres du but : deuxième corner. Gilmour le tire, Di Lorenzo (22) tire de dix mètres et le ballon part à côté. McTominay (8) tire deux fois de suite, et les deux fois Juan Jesus (15) est là pour contrer.
Cinq tirs en trente et une secondes, tous dans la surface. Quatre bloqués par un joueur de Venezia, un à côté. Aucun but.
Dans l’avant-match, nous avions désigné les secondes balles comme le point où le match pouvait se décider, parce que le Napoli marque souvent sur un rebond. En voici cinq en une demi-minute, et cela n’a pas suffi. C’est aussi la seule fois, dans tout le match, où le Napoli a réussi à retirer aussitôt après un tir repoussé.
Où Venezia a fermé le jeu
Venezia a peu pressé, mais pas au hasard. L’exception est Giovane : sept de ses trente et un ballons, presque un sur quatre, ont été suivis d’une intervention, contre environ un sur quinze pour ses coéquipiers. Six de ces sept sont arrivés sur le côté gauche du Napoli, devant Spinazzola, et ce sont toujours les mêmes qui les ont effectuées : Kike Pérez (71) quatre fois, Hainaut (18) deux, Sohm (19) une.
À la 53e, Giovane sort et, à sa place, entre Alisson Santos, qui joue dans le même couloir. Le scénario ne change pas : toujours Kike Pérez et Hainaut pour fermer, six ballons gênés sur quarante et un. Ce sont de petits nombres et le cas d’Alisson Santos, à lui seul, ne dirait rien ; mais c’est la même histoire avec un joueur différent.
En direct : le côté gauche du Napoli, Spinazzola et Giovane contre Hainaut et Kike Pérez, est l’endroit où Venezia récupérait le ballon, près de sa propre surface.
Neuf secondes, un long ballon
La première période se termine sur 0-0, après trois minutes de temps additionnel. La seconde période a commencé depuis un peu plus de trois minutes quand arrive le but. Le Napoli construit dans le camp de Venezia : Lucca tente une passe courte et Kike Pérez la bloque. Lucca perd aussi le contrôle du ballon suivant. Sohm lance un ballon haut de 46 mètres vers Adams, qui le contrôle à 21 mètres du but et tire deux secondes plus tard : but.
Neuf secondes du blocage au but, une seule passe. Dans l’avant-match, nous avions écrit que six des seize buts encaissés par Venezia étaient de vraies contre-attaques adverses, et que Venezia, quand il monte, laisse de l’espace dans son dos. Ici, c’est Venezia qui a fait la contre-attaque, contre un Napoli qui attaquait. Nous ne savons pas où étaient les défenseurs du Napoli pendant ces neuf secondes, car nous n’avons pas de données de tracking : nous savons qu’à Adams, deux ont suffi entre le contrôle et le tir.
Adams était l’homme à surveiller. Dans l’avant-match : il touche peu de ballons mais tire presque toujours depuis la surface. Contre le Napoli, il a pris 6 des 9 tirs de Venezia, tous depuis la surface, et un est entré.
En direct : après une récupération de Venezia, regarder si le premier ballon est long vers Adams.
Après le but, le mur
À partir de là, le match change, et dans un seul sens. Venezia se replie encore plus : ses quatre défenseurs, les trois centraux plus Hainaut, passent de 34 à 24 mètres de leur but quand ils touchent le ballon. Le Napoli garde le ballon, avec trois passes sur quatre, et tire 20 fois après le but, contre 9 auparavant.
Venezia ne disparaît pas : il tire encore quatre fois. Mais la dernière est à la 71e, et ensuite il ne tire plus.
Les vingt-neuf tirs du Napoli ne sont pas des tirs désespérés : vingt et un partent de la surface, à douze mètres du but. Le problème, c’est qui les attend. Presque trois actions défensives de Venezia sur quatre ont lieu dans son premier tiers de terrain ; au-delà de la ligne médiane, nous n’en comptons que seize dans tout le match. Le résultat, c’est que presque un tir sur deux est contré.
Stanković a arrêté neuf tirs, penalty compris, Meret trois. Et les buts attendus (xG) racontent le même match. Le xG donne à chaque tir une valeur entre 0 et 1, selon la difficulté de marquer depuis cette position : un penalty vaut environ 0,8, un tir de loin quelques centièmes. Selon Sofascore, le Napoli a créé 2,44 buts attendus, Venezia 0,63 : presque quatre fois plus, et zéro but contre un.
C’est le deuxième match de suite où cela arrive. À Villarreal, quatre jours plus tôt, le Napoli avait créé plus que son adversaire (1,70 contre 1,24) et avait perdu 3-1.
Les données Opta vont aussi dans le même sens : dans ses données, seules deux actions de tout le match sont étiquetées « grosse occasion », toutes deux du Napoli, le penalty et le tir de Badiashile à la 91e. Stanković les a arrêtées toutes les deux.
Les centres aussi, la voie la plus naturelle contre un bloc défensif bas, ont rapporté peu : 31 en tout, et seuls 7 sont arrivés à un coéquipier.
Le penalty de De Bruyne
Si l’on remet la seconde période dans l’ordre, voici les moments.
Allegri avait déjà changé le match depuis le banc. À la 53e, trois changements dans la même minute : Højlund, Alisson Santos et De Bruyne à la place de Lucca, Giovane et Gilmour. À la 62e, Politano pour Beukema, avec la défense passée à quatre. Venezia a fait cinq changements, entre la 62e et la 81e, sans toucher au système : il est resté en 3-5-2.
À la 65e, Moreno commet une faute sur Højlund dans la surface : penalty. Il s’écoule une minute et demie avant que le tir ne parte. De Bruyne, qui avait commencé sur le banc, tire bas, vers le poteau. Stanković y arrive et arrête. C’est l’une des deux occasions qu’Opta qualifie de nettes, et le Napoli la rate.
Le Napoli ne s’arrête pas. Deux minutes plus tard, à la 69e, De Bruyne retente sa chance depuis l’extérieur de la surface et le tir est contré. Et alors Venezia répond. À la 69e, Rrahmani, le numéro 7 de Venezia, entré à la place de Yeboah, tire de quinze mètres : Meret arrête. À la 71e, Adams tire de dix mètres : Meret arrête encore. Ce sont les deux derniers tirs de Venezia. En quatre minutes, après le penalty arrêté, Venezia a eu deux tirs cadrés pour tuer le match.
Les dernières minutes
Le match du Napoli se joue par vagues. Entre la 35e et la 56e, temps additionnel compris, il reste vingt-quatre minutes sans tirer : sur cette période, il fait 39 touches de balle dans le dernier tiers et seulement 3 dans la surface, et le mur tient sans que Venezia ait même besoin de sortir. Puis arrive la vague finale.
De la 83e à la 91e, le Napoli tire 9 fois en huit minutes : Lobotka de loin, Alisson Santos trois fois, McTominay, Di Lorenzo, Politano deux fois. Six tirs sont arrêtés par Stanković, trois contrés. Le dernier est le plus net. À la 91e, Badiashile, de huit mètres, tire et Stanković arrête. C’est le même Badiashile qui avait ouvert la série de tirs de la minute du mur, à la 29e : il a ouvert une séquence et clos le match.
Le coup de sifflet arrive à la 94e, après environ quatre minutes de temps additionnel. Le chiffre qui tombe est celui de l’avant-match : le Napoli n’avait jamais perdu quand il avait eu plus de la moitié des passes (trois victoires et un nul, en quatre matchs). Contre Venezia, il en a eu 70 % et a perdu. C’étaient quatre matchs : c’était une tendance, pas une règle.
Ce que nous avions prévu
Le bilan est mitigé : deux lectures justes, une à moitié juste, une fausse, une qui était sur le tableau tactique mais n’a pas pesé sur le terrain, une que le match n’a pas permis de vérifier.
Nous avions bien lu les trois contre deux derrière, le duel des pistons (à moitié : il a eu lieu, mais à l’inverse de ce que nous imaginions) et le match après le premier but, y compris l’hypothèse que Venezia puisse passer devant. Nous nous sommes trompés sur la question initiale : ni le Venezia qui presse ni celui qui attend à mi-terrain ne s’est montré, mais un Venezia plus bas que tous les autres et sans pressing. Et nous n’avions pas imaginé le penalty, qui, avec De Bruyne au bon endroit, semblait la façon la plus simple de changer le match.
Le ballon au Napoli, le mur à Venezia
Le Napoli a fait ce que l’avant-match lui demandait : il a trouvé l’homme libre derrière, il a gardé le ballon, il a cherché les côtés, il a eu un penalty. Il a trouvé un Venezia qui n’est pas sorti et un gardien des grands soirs.
En direct, pour la prochaine fois qu’une équipe se replie ainsi : regarder ce qui se passe après chaque tir contré, qui arrive sur le rebond, et où le Napoli essaie de faire entrer le ballon quand les centres n’arrivent pas. C’est la lecture d’un match, pas une règle.
Le Napoli a eu tout le ballon, Venezia a eu un mur, un long ballon et un gardien : vingt-neuf tirs n’ont pas suffi contre un bloc défensif à 17 mètres du but.